Louis XI

Louis XI, puis Charles VIII.

La main-mise du roi de France sur la Savoie n'est pas passée par la force du canon - au moins directement : il avait besoin de ses soldats ailleurs. Sa finesse politique lui a donné d'autres armes.
Plus tard, les grandes vallées ont vu passer des troupes françaises, sous Charles VIII, mais… avec l'accord de la régente Blanche.
 

L'araignée… ce surnom donné à Louis XI de France par ses contemporains en dit long !

Arrivé à la tête d'un État en miettes et épuisé par la Guerre de Cent ans, en 22 ans, Louis XI a largement "bouté les Anglais hors de France", contribué à l'effondrement du duché de Bourgongne, affaibli les grands seigneurs féodaux, réorganisé les administrations… Il a noué des alliances chez ses ennemis, divisé, épousé, marié… toujours avec un but : reconstituer le Royaume.
Un génie démoniaque, écrivit Michelet au XIXe siècle.

La Savoie ne lui est pas étrangère : d'abord, lorsqu'il n'est encore que le prince héritier, il devient le Dauphin - c'est-à-dire qu'il gouverne le Dauphiné voisin (il contribue à le développer, à l'organiser). Sa sœur aînée Yolande qui avait rejoint toute petite la Cour de Savoie, a épousé le futur duc de Savoie, Amédée IX. Lui-même épouse Charlotte de Savoie, sœur d'Amédée, en se passant d'ailleurs de l'avis du roi Charles VII, son père, avec qui il est en mauvais termes.

En Savoie, le pouvoir est vite aux mains de Yolande : Amédée a d'autres soucis. A sa mort, elle devient tutrice de leur fils, et continue à diriger les affaires de Savoie, malgré l'opposition de ses beaux-frères. Mais… elle préfère prendre de la distance avec la France, pour éviter l'annexion. Elle choisit donc d'autres alliés, et s'appuie sur le duché de Bourgogne, ce qui convient à beaucoup des grands seigneurs savoyards. Mais pas tous ! En particulier, Louis I de la Chambre penche pour la France.
Mauvaise pioche de Yolande ? Charles le Téméraire est vaincu, la trahit - elle n'a plus qu'à s'incliner devant son frère (1477).

Louis XI n'annexe pas la Savoie, il la "protège" ; en fait, il gouverne indirectement. Mais… plutôt bien pour les Savoyards, qui s'inclinent.
Yolande meurt un an plus tard (1478) : à l'invitation des Trois États de Savoie, c'est Louis XI qui choisit le tuteur du jeune duc Philibert ; ce sera Louis I de la Chambre (seigneur de Chamoux) ; Anthelme de Miolans est nommé Maréchal de Savoie. Fureur des oncles.
Mais Louis XI tente de faire passer Philibert en France : Louis I l'enlève et s'installe à Turin : Louis XI envoie à sa poursuite Philippe de Bresse, beau-frère de Yolande précédemment allié à la Bourgogne : beau retournement des alliances ! Louis de la Chambre est trahi, et le jeune duc Philibert est conduit auprès du Roi de France - son chemin s'arrête à Lyon, où il meurt à 20 ans (1482). On a pu s'interroger sur ce décès brutal.

En Savoie, Charles 1er, deuxième fils de Yolande et Amédée, d'abord placé sous la régence de son oncle Philippe, ne règne que deux ans : il meurt accidentellement à 22 ans (1490).
Cette fois, c'est Blanche de Montferrat, sa jeune veuve, qui prend la régence pour leur enfant, Charles II: l'oncle Philippe de Bresse fulmine !

Louis XI meurt en août 1483, 5 ans après Yolande. Mais les acteurs principaux du drame restent en place.

Le nouveau roi de France, Charles VIII, rêve d'Italie : Blanche de Montferrat lui ouvre le chemin de la Savoie. Passage de troupes.
Puis l'enfant de Charles 1er et Blanche meurt, en 1496 : Philippe de Bresse arrive enfin au pouvoir pour son propre compte - mais pour 18 mois, car il a bien vieilli. C'est son fils Philibert II qui recueillera l'héritage ducal, pour 7 ans seulement (c'est pour lui que sa veuve Marguerite fait construire l'église de Brou).
 

Et Chamoux dans tout ça ?

L'intervention de Louis XI fut surtout institutionnelle, et plutôt bénéfique au final.
Mais la succession rapide et perturbée des ducs de Savoie, ou de leurs épouses, les dissensions entre grands féodaux, les conflits avec les Suisses… ne pouvaient guère favoriser le développement des vallées savoyardes; et puis, cette période ouvrait un temps belliqueux : la France reconstituée rêvait des brillants petits États italiens, et sur leur chemin, il y avait la Savoie…

Mais déjà à Chamoux, on a senti par 2 fois le vent du boulet… savoyard.

En février 1482, après avoir été récupéré par Louis XI, Philibert, duc de Savoie, "consent" à son oncle, Philippe de Savoie, comte de Bâgé, l'inféodation des châteaux et mandements de L'Heuille, de La Rochette, des Hurtières, de Sainte-Hélène, Chamoux, Montailleur, Neyrieu (Ain) et Juis (Ain) en conséquence de la confiscation des biens de Louis, comte de La Chambre, vicomte de Maurienne, pour crime de lèse-majesté. Louis de la Chambre est incarcéré, condamné pour félonie.

Mais le jeune duc Philibert meurt la même année ; son frère Charles 1er, que Louis XI faisait élever en France, se met en route, et "son premier acte de souverain concerne le comte de La Chambre dont le patriotisme avait si vaillamment défendu la couronne de Savoie contre les agissements de Louis XI."1 :
Novembre 1482 : « Je proteste contre toute donation et toute inféodation des biens du comte de La Chambre et j'affirme ici que toute donation de ces mêmes biens, qui pourrait être faite à l'avenir, devra, en dépit de ma signature, de mon sceau et des autres signes d'authenticité dont elle serait revêtue, être considérée comme nulle et non avenue, car elle m'aura été arrachée par la crainte de déplaire à mon très redouté seigneur et oncle le roi Louis XI . » 1
On voit que la confiance régnait !

A peine rentré dans ses États, le duc Charles 1er confie à Miolans la garde des châteaux de Maurienne qui appartiennent à Louis de Seyssel-La Chambre et, dès que ce dernier sort de prison, le maréchal les lui remet contre une quittance datée du 14 octobre 1483, qui stipule formellement que Miolans ne détenait ces châteaux que parce qu'ils lui avaient été confiés en garde par le duc de Savoie.

Mais une deuxième affaire va suivre

Dans quelle mesure Louis de la Chambre, après les événements de 1478 à 1483, a-t-il perdu le sens de la mesure ? En tous cas, son histoire va de nouveau rencontrer l'histoire des rois de France (cette fois, ce sera Charles VIII) … et il va encore s'en sortir avec les honneurs.

Non sans raisons, la duchesse et régente Blanche abandonne de plus en plus Chambéry pour Turin; les seigneurs piémontais occupent des emplois que la noblesse savoyarde considérait comme acquis. La colère gronde une fois de plus contre le Duché.
Une maladresse de Blanche met le feu aux poudres : elle nomme elle-même le nouvel évêque de Genève, contre l'usage, alors que le siège aurait dû revenir à un Seyssel. C'en est trop ! Poussé par ses pairs en révolte, Louis de La Chambre lève une armée contre le Duché, occupe Chambéry et d'autres places, et installe son cousin à l'évêché. Mais bientôt, ses troupes se heurtent à celle de Philippe de Bresse, et au terme d'une bataille sanglante, Louis, vaincu, passe en France.

En août 1491, une nouvelle sentence de confiscation est prononcée par Philippe de Savoie, seigneur de Bresse, gouverneur et lieutenant genéral du duc Charles-Jean-Amédée : il déclare confisqués tous les biens de Louis, jadis comte de La Chambre, pour les crimes de félonie et de lése-majesté commis par lui en envahissant à main armée des châteaux et fiefs du duc.
(Philippe est nettement juge et partie ! Et l'acte d'accusation semble un tantinet délirant - voir la page "lèse-majesté ?"). Mais cette sentence  est confirmée par le Conseil résident à Chambéry en novembre 1491.
Déjà (en septembre 1491), Blanche, duchesse de Savoie, tutrice du duc, a délivré les patentes unissant les biens confisqués au patrimoine ducal ; et en novembre 1491, la duchesse prescrit au capitaine de Châteauneuf de détruire les châteaux confisqués. En fait, c'est le château de Châteauneuf qui en fera les frais.
Car Louis a gagné le roi de France Charles VIII à sa cause : Philippe de Bresse est convoqué à la cour royale pour explications, et doit accepter de "passer l'éponge". Mieux : bientôt, Louis reprend une place de premier plan à la cour savoyarde !
A se demander quelle était réellement la gravité du crime de La Chambre… ou de quel jeu entre duché et royaume il était l'enjeu.

A.Dh.


Sources bibliographiques
1- La Maison de Seyssel : ses origines, sa généalogie, son histoire : ... Marc de Seyssel-Cressieu (1861-1922) (voir Gallica - BNF)
2- Histoire de la Savoie Henri Ménabrea - La Fontaine de Siloe 1990


Ressources à explorer pour les curieux et les  chercheurs

Archives Départementales de Savoie
SA 26 Forez à La Serraz. (42 pièces parchemin, 2 cahiers et 13 pièces papier, 2 sceaux. 1246-1714)
- Inféodation consentie par Philibert, duc de Savoie, à son oncle, Philippe de Savoie, comte de Bâgé, des châteaux et mandements de L'Heuille, de La Rochette, des Hurtières, de Sainte-Hélène, Chamoux, Montailleur, Neyrieu (Ain) et Juis (Ain) en conséquence de la confiscation des biens de Louis, comte de La Chambre, vicomte de Maurienne, pour crime de lèse-majesté (1482, 11 ou 20 février).

 SA 142. Province de Maurienne : La Chambre (suite).
- Lettres de  Louis, comte de La Chambre, vicomte de Maurienne, qui déclare avoir reçu les châteaux de La Chambre et de Cuines, remis par Antelme, baron de Miolans, maréchal de Savoie, qui les avait reçus en garde (1483, 14 octobre).

SA 142. Province de Maurienne : La Chambre (suite).
- Relation des délits et voies de fait perpétrés contre le duc Philibert ler et autres par Louis, jadis comte de La Chambre, et à cause desquels tous ses châteaux et biens ont été confisqués, s.d. (vers 1478).
- Sentence de confiscation prononcée par Philippe de Savoie, comte de Bâgé, seigneur de Bresse, gouverneur et lieutenant genéral du duc Charles- Jean-Amédée, pour laquelle il déclare confisqués tous les biens de Louis, jadis comte de La Chambre (châteaux, lieux, fiefs et arrière-firefs, biens et revenus)), pour les crimes de félonie et de lése-majesté commis par lui en envahissant à main armée des châteaux et fiefs du duc; (1491, 31 août )
confirmation de cette sentence par le Conseil résident à Chambéry (1491 14 novembre).
- Patentes de Blanche, duchesse de Savoie, tutrice du même duc, unissant au patrimoine ducal les biens confisqués (1491, 20 septembre).
- Lettres de la duchesse, qui prescrit au capitaine de Châteauneuf de détruire les châteaux confisqués (1491, 5 novembre).

SA 159. Province de Maurienne (suite). Avieux et Les Hurtières.   
- Actes de procédure engagés entre  Louis, comte de La Chambre, possesseur pour les deux tiers de la juridiction des Hurtières, et Aymon des Hurtières en consequence du décés d’Amédée des Hurtières,. frère de ce dernier (1478 1480).
- Echange consenti par  Louis, comte de La Chambre, vicomte de Maurienne, qui cède tout le mandement et la juridiction de Montailleur à Antelme, baron de Miolans, contre le tiers du mandement et de la juridiction des Hurtières, vidimus (1479).

ADS - Moyen-Age et Ancien Régime / Fonds des administrations d'Ancien Régime jusqu'en 1793 / Administration générale du duché
C 1773 Affaires générales. – Indice, Savoja, répertoire analytique, rédigé en italien, des concessions, investitures, consignements de fiefs, dans le duché de Savoie, depuis le XIIIe siècle, etc. – Lettre C, ler volume, commençant par les titres de Cercler, en Genevois, et finissant par ceux du Châtelard en Beauges.  – Inféodation du château et de la Seigneurie de Chamoux, accordée, en 1482, à Philippe de Savoie, par le duc Philibert de Savoie. (Sans dates, XVIIIe siècle)