Lèse-majesté ?

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Un crime de lèse-majesté

"Brigandages?" présente un article paru dans la revue "Travaux de la Société d'histoire et d'archéologie de la province de Maurienne en 1894 " : l'image de Louis 1er n'est guère flatteuse !
Mais on s'interroge sur les motivations de ce voleur de pauvres, assoiffé d'honneurs de pacotille, quand il pouvait se trouver comblé d'honneurs et de cadeaux, fréquenter les cours royales…

Or, voici le texte de l'acte d'accusation, d'où l'article est probablement issu, au moins en partie.
Problème : cet acte est dressé par Philippe de Bressse, l'ennemi de Louis, aussi emporté, passionné que lui, et une fois de plus à la tête du camp adverse !

Ci-dessous, les délits et faits commis par messire Louis de la Chambre, pour lesquels ses biens ont été légitimement confisqués et adjugés à notre très redouté seigneur et prince, monseigneur le duc, et à son procureur fiscal.
• ledit Louis de la Chambre a pris le seigneur de Lhuys, envoyé par le roi, gouverneur de notre très redouté seigneur de bonne mémoire monseigneur Philibert, duc de Savoie, et de son autorité le fit mener au château de l’Huile, prison privée, où le détint longtemps de force. 
• De même, aussitôt, après la prise de Lhuys, la Chambre mena le duc Philibert de Savoie, par grandes pluies et neige, de jour et de nuit, de l’autre côté des montagnes, si bien que notre seigneur et prince mourut peu de temps après du mal qu’il avait contracté.
• De même, le prieur de Bellentroz est mort, alors qu’il y était de la part de monseigneur le protonotaire de Milans par délégation de notre seigneur : de La Chambre a envoyé son serviteur le seigneur de Vens et 300 hommes en armes qui entrèrent par force dans le prieuré.
•  De même de La Chambre a envoyé ses gens prendre noble Stevent Bayet, châtelain de monseigneur le duc de Salins en Tarentaise, et le fit mener en son château de Chamoux, et de là, à son autre château de Cuynes, où il le fit rançonner avant de le délivrer.
• De même, alors que le château de Villard-Sallet appartenait à notre seigneur le duc de Savoie, de La Chambre accompagné de ses serviteurs et complices entra dans le château par ruse, et jeta dehors ceux qui tenaient ce château. Et là, il s’installa par force 4 ou 5 années, en dépit des commandements de mon seigneur le duc. Il a de plus obligé ses sujets à lui être fidèles leur disant qu’ils reconnaissent  la croix blanche.
• De même, notre seigneur le duc Charles étant récemment trépassé, de La Chambre se rendit en compagnie de sept à huit cents hommes en armes au château de Chambéry, il les fit entrer et occupa la ville jusqu’à ce que plusieurs commandements de notre redoutée dame lui soient accordés.
• De même, à plusieurs reprises, de La Chambre  a rassemblé de nombreux hommes en armes, tant locaux qu’étrangers, pour résister à la volonté de madame la duchesse et à monseigneur de Bresse, gouverneur général de Savoie ; et depuis Pâques dernier, il a rassemblé 2000 gens en armes à pied et à cheval, passant par les pays de notre seigneur en prenant les vivres et en pillant les sujets de notre seigneur, malgré les interdictions émises, à peine de confiscation de corps et de biens.
• De même, au mois de juin dernier, de La Chambre a fait prendre par ses serviteurs Pierre Leuriez, procureur fiscal ducal de la baronne de Jays, sur le chemin public allant à la cour de notre dame pour les affaires de notre prince et duc; et ils l’ont mené à Chamoux, lui ont pris chevaux, or et argent et tout ce qu’il portait, puis l’ont fait mener brutalement au seigneur d’Ays à la Bathie.
• De même, en novembre, de La Chambre a envoyé 25 de ses gens à Aiguebelle, de nuit, pour prendre Jacques Bisard, secrétaire de notre seigneur le gouverneur de Savoie, qui tenait le prieuré de  Saint-Étienne d’Aiguebelle sous la protection du duc, et le menèrent dépouillé sur le pont d’Aiguebelle pour le noyer, après lui avoir pris son mulet, son cheval, ses vêtements, or, argent, et tout ce qu’il avait.
• De même, Gariod, procureur fiscal général d’Aiguebelle fut envoyé de la part du duc de Savoie s’informer et faire procès contre ces criminels ; et de La Chambre envoya 25 ou 30 de ses gens en armes : ils ont pris le procureur en présence du châtelain curial et des sergents du lieu, ils l’ont battu et maltraité ; en outre, ils ont emporté ses procès, ses notes, les chevaux, l’or et l’argent et tous ses habits, et l’ont laissé gisant comme mort à terre. La Chambre en personne s’est rendu à la maison forte de noble Jehan du Mugnet, capitaine et châtelain d’Apremont pour notre seigneur, accompagné d’un grand nombre de ses gens en armes, et ils ont mis le feu à la porte de la maison ; puis ils sont entrés, et ont pris le châtelain capitaine, et l’ont mené en prison à l’Huile, pieds et poings liés : il y est encore détenu ; ils ont pris tout ce qui se trouvait dans la maison selon les coutumes de la guerre, quoique qu’elle soit de la juridiction du duc.
• De même, il a envoyé 25 ou 30 de ses gens prendre le château dit d’Apremont, dont Jehan Mugnet était capitaine, et ils l’ont force ; après la prise, il a envoyé le seigneur de Vens son serviteur, et 300 hommes à pied en armes au château d’Apremont pour le garder contre notre seigneur, comme des ennemis en guerre ; puis ils ont brûlé le château et ils ont pris des documents, l’or, l’argent, et 3 ou 4000 florins qu’ils ont emportés.
• De même, il a pris et emprisonné longtemps Daniel Quart, un marchand sujet de notre seigneur (… ?) sans aucune cause.
• De même, il a pris chez lui le seigneur du Crest et l’a mené au château de Chamoux ; il lui a fait faire des ventes et donations de ses biens et il l‘a gardé si longtemps contre sa volonté et celle de sa femme, qu’il est mort au château de Chamoux.
• De même, il a emprisonné le seigneur d’Hurtières , pendant 22 mois, quoiqu’il soit de la juridiction de monseigneur le duc.
• De même, de La Chambre a envoyé ses gens au village de Mont-Greppon du mandement d’Aiguebelle, et a fait fouiller, prendre te piller tout ce que ces bonnes gens avaient. Il les a même obligés à lui verser 300 florins, alors qu’ils sont sujets de monseigneur le duc.
• De même, il a emprisonné et rançonné Pierre Ramuz et Claude Milloz, qui ne le servaient pas en armes contre monseigneur le duc.
• De même, ayant rencontré un certain Fetaz qui venait de faire sa présentation en armes au commandement de notre seigneur, il l’a frappé de sa dague et l’aurait tué, disant « Ribaut ! devez-vous faire la présentation contre moi » ; et il a fait fuir des témoins, qui auraient été battus sinon.
• De même, il a forcé les hommes de notre seigneur à lui reconnaître hommage et fidélité, ce qu’ils doivent à notre seigneur le duc.
• De même, il s’est entrainé et a fait entrainer ses officiers sur les terres de notre seigneur, prenant les sujets, les vivres qu’il a fait mener par force dans ses maisons sans payer.
• De même, il a longtemps contrôlé les chemins de Maurienne de telle sorte que personne ne pssait sans être pris, pillé et visité. Il a fait prendre les hérauts, cavaliers et messagers envoyés de la part de notre Dame et du gouverneur pour les affaires en cours, et  leur a fait prendre leurs lettres, mener dans ses maisons et battre, puis jeter à la rivière, et divers autres sévices.
• De même, plusieurs étrangers passant par la Maurienne tant de France que d’autres pays, ont été volés, et plusieurs autres tués par les gens de La Chambre, au point qu’ils n’osent plus passer par la Maurienne ; et quand les officiers ont voulu s’informer de ces méfaits, ils ont été battus et chassés par les gens de La Chambre.
Et les crimes relatés ci-dessus  sont connus, on pourra s’en informer plus largement si besoin, tout est vrai et sans mensonge.

Cet acte est présenté dans la langue de l'époque par Marc de Seyssel-Cressieu dans La Maison de Seyssel…*

On voit que les griefs des années 1483 sont réactivés. Alourdis même, puisque la mort de Philibert est imputée aux mauvais traitements de Louis. L'histoire de Jehan du Mugnet se lit autrement. Diverses accusations semblent relever du grand-guignol - ou… de l'asile.
Un grief est à prendre au sérieux : c'est l'acte qui justifie l'accusation de crime de lèse-majesté :

• De même, notre seigneur le duc Charles étant récemment trépassé, de La Chambre se rendit en compagnie de sept à huit cents hommes en armes au château de Chambéry, il les fit entrer et occupa la ville jusqu’à ce que plusieurs commandements de notre redoutée dame lui soient accordés.

Même si la cour ducale était absente de Chambéry, le symbole était évidemment fort, et le crime indiscutable. Pour notre temps…

Si Philippe a vraiment exposé cette liste à Charles VIII… on peut comprendre que le roi ne l'aie pas pris au sérieux, et soit intervenu fermement. Non ?

A.Dh.


Bibliographie
* La Maison de Seyssel : ses origines, sa généalogie, son histoire : ... Marc de Seyssel-Cressieu (1861-1922) (voir Gallica - BNF) p.209 et suivantes